Le premier débat présidentiel se déroule à la Hofstra University, dans la ville de Hempstead (New York). L’événement est organisé par NBC, et, vu l’effervescence, les observateurs s’attendent à ce qu’un nouveau record d’audience télé soit établi (l’actuel date de 1980, avec 80 millions de téléspectateurs lors du duel Carter-Reagan).

Quel sera le déroulé des échanges ? Nombreux sont ceux qui soulignent l’imprévisibilité de Donald Trump, lequel pourrait donner au débat une tournure surprenante. Son défi : prouver qu’il a le tempérament requis pour occuper la fonction présidentielle et accélérer la dynamique qui le voit recoller à sa rivale dans les sondages. Du côté de Clinton, l’objectif sera de confirmer la fin de la mauvaise passe qui l’a frappée début septembre (cf. sa pneumonie et sa sortie sur les supporters « pitoyables » de son adversaire). Pour ce faire, la démocrate s’est préparée avec le plus grand soin et n’a pas hésité à réduire ses apparitions publiques pour mieux s’isoler avec son équipe. De son côté, Donald Trump a paru adopter une approche plus relâchée et s’est surtout fait remarquer en critiquant le modérateur de la soirée, Lester Holt, qu’il a accusé d’être démocrate, alors que celui-ci est inscrit en tant que républicain depuis 2003. Dans un autre registre, Trump a annoncé son intention de convier une ancienne maîtresse de Bill Clinton à assister au débat, avant finalement de renoncer à cette idée.

 

Résumé

 

Impréparation. Telle est l’impression dominante laissée par Donald Trump au cours d’une soirée où il a perdu pied. A cause de sa rivale ? En partie. Mais surtout et avant tout à cause de lui. A quatre reprises au moins le milliardaire s’est empêtré tout seul sur des attaques qui n’avaient rien de surprenantes et qu’il aurait dû gérer bien mieux qu’il ne l’a fait. Mais non : sur l’Irak, ses impôts, la théorie Birther et la controverse idiote concernant une ex-Miss Univers (cf. infra), à chaque fois, Trump a répondu par des élucubrations confuses et vaseuses, comme s’il avait été étonné que de tels assauts eussent lieu et qu’il n’avait rien prévu pour les contrecarrer.

Dans ce contexte, Hillary Clinton n’a même pas eu besoin de faire des étincelles pour gagner. Sa prestation a été bonne et, si elle n’a pas eu de véritable instant-tueur qui aurait coulé pour de bon son adversaire, elle n’en a pas moins appuyé là où cela faisait mal, adressant dès qu’elle pouvait toute une série de piques à un adversaire qui s’empressait de tomber dans le panneau.

Gérant quant à elle sans difficulté les attaques portées à son encontre, Clinton a en outre montré une meilleure maîtrise du langage corporel que le milliardaire, lequel est apparu tendu (surtout lors de la première demi-heure) et peu à son avantage en termes de postures. Bref, la démocrate a fait preuve d’aisance, même si celle-ci a parfois confiné à l’arrogance, notamment quand elle arborait un large sourire moqueur en entendant certaines des tirades prononcées par son adversaire.

En résumé, Trump peut fanfaronner et clamer le contraire, il s’est raté, Clinton lui a été supérieure.

 

Le déroulé des échanges

 

1. Première partie : l’économie

L’entrée en matière est typique des candidats : Clinton parle du futur, des investissements à accomplir, de sujets-clefs sur lesquels elle veut se concentrer (énergies renouvelables, PME, égalité salariale, redistribution des richesses, congés payés, éducation …), Trump d’une Amérique dans un état apocalyptique et exploitée par la Chine et tant d’autres pays tueurs d’emplois. Toute la tirade d’ouverture du milliardaire est du même tonneau, et ce n’est qu’à la toute fin de celle-ci qu’il évoque ses solutions pour sortir le pays du marasme qu’il décrit : baisser l’impôt des sociétés de 35% à 15% et augmenter les barrières douanières

Sur scène, la tension entre candidats est palpable et Clinton a le chic pour titiller son adversaire avec des piques qui ne manquent pas de l’irriter (cf infra). Au début, Trump se contient. Très vite cependant, il ne peut s’empêcher de réagir et se met à interrompre sa rivale ou, lorsque vient son tour de parole, revient sur des attaques que Clinton a placées l’air de rien lorsqu’elle s’exprimait sur tel ou tel sujet. Et ça marche : Trump monte dans les tours, s’énerve, coupe la parole, boit nerveusement à son verre d’eau, fait des efforts pour rester calme, et parle de plus en plus vite. Son élocution reste claire, mais les explications qu’il donne pour se justifier, ou pou exposer l’un ou l’autre point de son programme, deviennent confuses, il s’égare dans des digressions et manque de cohérence. Bref, il est sur la défensive et n’arrive pas à parer les attaques qu’il reçoit, ni à emmener sa rivale sur les terrains qu’il voudrait.

Vient la question de ses déclarations fiscales. Clinton porte le fer dans la plaie : s’il ne veut pas les publier, dit-elle, c’est soit parce qu’il n’est pas aussi riche qu’il le prétend, soit parce qu’il n’est pas aussi charitable qu’il veut le faire croire, soit parce qu’il ne veut pas que les gens sachent qu’il croule sous les dettes, soit, enfin, parce qu’il ne veut pas que les Américains apprennent qu’il n’a rien payé comme impôt fédéral pendant des années. « Cela prouve que je suis malin » répond l’intéressé, qui s’acharne ensuite à essayer d’expliquer pourquoi les chiffres sur sa dette donnés par Clinton ne veulent rien dire. A nouveau, la démonstration est laborieuse, et il tente de s’en sortir en basculant sur l’endettement du pays, dont les infrastructures, dit-il, sont dignes du tiers monde. Clinton ne loupe pas l’aubaine : « Si les infrastructures sont dans un tel état, c’est peut-être parce que vous n’avez pas payé d’impôts ». Elle s’en prend ensuite à sa manière de mener ses affaires (« sur le dos des petites gens », affirme-t-elle) et l’accuse d’être un mauvais payeur envers ses fournisseurs, citant le cas d’un architecte qu’elle a invité à venir assister au débat. A nouveau Trump est sur la défensive, à nouveau il se sent obligé de se justifier, à nouveau il s’enferre dans des circonvolutions irritées.

Et lui ? Ne porte-t-il jamais d’attaques ? Ne tente-t-il jamais de déstabiliser son adversaire ? Si, bien sûr. Mais à aucun moment Clinton ne mord à l’hameçon, à aucun moment elle ne se laisse prendre par les provocations, préférant soit les ignorer, soit en rire pendant qu’il est en train de les énoncer, soit encore les désamorcer par l’une ou l’autre touche d’humour. Deux exceptions notables toutefois :

  • quand Trump l’accuse d’être favorable au TPP. Clinton répond d’abord par un « Non » qui se veut catégorique, puis, Trump insistant, elle ironise sur le fait qu’il vit dans sa propre réalité et que ce qu’il dit ne correspond pas aux faits
  • ensuite, lorsque, en réponse à l’attaque sur ses déclarations fiscales, Trump riposte avec la polémique des emails. Là, Clinton n’esquive pas : « c’était une erreur, j’en prends la responsabilité ». Point. Trump récupère la parole, tente d’en remettre une couche, puis, voyant que cela ne mène à rien, bascule de lui-même sur l’accusation d’endettement personnel que Clinton lui avait adressée auparavant.

 

2. Deuxième partie : problèmes raciaux et ordre public

Une accalmie est observée après l’échange sur les déclarations fiscales de Donald Trump. Clinton continue de manier l’aiguillon, mais le milliardaire fait preuve de davantage de retenue et le débat prend provisoirement une tournure moins tendue.

Les échanges portent maintenant sur les problèmes raciaux et les troubles à l’ordre public. Sur ces sujets, Trump reproche à sa rivale de ne pas employer l’expression Law & Order, puis dépeint une Amérique en proie à la violence et quasi à feu et à sang, notamment à Chicago. Clinton répond en critiquant le Stop-and-Frisk dont Trump s’est récemment fait l’avocat, tandis que celui-ci enchaîne sur les politiciens qui ont laissé tomber la communauté afro-américaine.

La tension reparaît lorsque Trump est interrogé sur les accusations qu’il a portées pendant des années concernant la légitimité présidentielle de Barack Obama. Trump commence par se féliciter d’avoir obtenu du président qu’il produise son acte de naissance, puis affirme que c’est Hillary Clinton et quelqu’un de son équipe (Sydney Blumenthal) qui, en 2008, ont commencé à poser ces questions. Il termine en déclarant que, par sa persévérance à vouloir clarifier cette question, il a rendu un grand service tant au pays qu’au président. De son côté, Clinton se marre comme une baleine, puis, quand vient son tour, elle attaque et reproche à Trump d’avoir proféré des mensonges racistes envers Obama, de les avoir maintenus pendant des années contre toute évidence, et de ne s’être jamais excusé. Puis, sans attendre, elle rappelle que Trump a été poursuivi au début de sa carrière (1973) pour discrimination raciale pour ne pas avoir voulu que certains de ses appartements soient loués à des Afro-Américains. Trump réagit en déclarant que Clinton elle-même a été irrespectueuse vis-à-vis d’Obama en 2008 et que les poursuites pour discrimination qu’elle évoque ont abouti à un règlement à l’amiable sans reconnaissance de culpabilité.

C’est au cours de cet échange que se manifeste de manière nette un tic du milliardaire qui fera le délice des réseaux sociaux : il renifle. Fort. Et cela s’entend. Problème de micro, comme il l’affirmera après le débat ?

 

3. Troisième partie : terrorisme et politique étrangère

Clinton reproche à Trump de chanter les louanges de Vladimir Poutine et déclare avoir été choquée lorsque le milliardaire à demander au président russe de pirater des emails de citoyens américains, ajoutant que c’est entre autres pour cette raison que 50 personnalités républicaines jadis en charge de la sécurité du pays ont déclaré que Trump était inapte à être commandant-en-chef. Celui-ci réplique en déclarant que personne ne sait qui a piraté le DNC, qu’il a reçu le soutien de plein de généraux et d’amiraux, et que le cyberterrorisme est un énorme problème qui n’est pas bien géré pour l’instant.

Sur le Moyen Orient : Trump déclare que Obama et Clinton ont créé un vide en Irak qui a permis l’ascension de Daech, puis cite la Libye comme étant un désastre. Aussitôt Clinton fait diversion : « J’espère que les fact-checkers montent le son et travaillent dure : Donald a défendu l’invasion de l’Irak ». « Faux » s’emporte le républicain. « C’est absolument … » « Faux » « … prouvé et prouvé » « Faux ». Clinton critique ensuite ses vues sur l’OTAN et ses déclarations passées sur les musulmans, qu’elle qualifie d’insulte. Trump réagit, détaille ses reproches sur l’OTAN et accuse à nouveau Clinton d’avoir laissé prospérer Daech, mais est contraint par le modérateur (qui donne un bon coup de pouce à Clinton) de revenir sur l’Irak.

Lester Holt : Mr Trump (…). You supported the war in Iraq before the invasion. What makes your …

Trump : I did not support the War in Iraq.

Holt : In 2002 …

Trump : That is a mainstream media nonsense put out by her (..). I was against the war in Iraq. Just so you put it out.

Holt : The record shows otherwise, but …

Trump : It does not show that. The record shows that I’m right (…)

S’en suit une longue tirade de Trump. Holt tente de poser une question, Trump déclare « Vous n’avez pas écouté ce que j’ai dit » et Holt parvient enfin à demander pourquoi il pense que son discernement est meilleur que celui de Clinton. Pour Trump, c’est clair : sa plus grande qualité est d’avoir un tempérament de vainqueur, il sait comment gagner, elle pas. Clinton se marre et, lorsqu’elle récupère enfin la parole, elle tire à nouveau à boulets rouges sur les plans de son adversaire concernant l’OTAN et les pays alliés tels le Japon, la Corée du Sud ou l’Arabie saoudite, qu’il voudrait voir s’équiper de la bombe atomique. « Faux. Ce sont des mensonges » l’interrompt-il, avant, plus tard, de critiquer l’accord nucléaire signé avec l’Iran.

 

4. Quatrième partie : les femmes et conclusion

La fin du débat voit à nouveau Trump être mis en mauvaise posture, cette fois sur la question des femmes. Clinton ne manque en effet pas de rappeler quelques-uns de ses propos les plus fleuris (« il a traité des femmes de truies, de souillons, de chiennes »), de même que des déclarations où il parle de la grossesse comme étant un inconvénient pour les employeurs. Vient ensuite une attaque nouvelle : ses insultes envers une ex-Miss Univers du nom d’Alicia Machado qu’il a appelé Miss Piggy, puis Miss Housekeeping (Mademoiselle Femme de ménage) parce qu’elle était latina. Coup double pour Clinton qui touche ainsi à la fois les femmes et les hispaniques, et même coup triple vu la réaction de Trump qui se met à geindre et reprocher à Hillary de lui porter des coups bas (« it’s not nice, and I don’t deserve that, but it’s certainly not a nice thing that she’s done »), alors que, lui, affirme-t-il, il se retient de faire pareil par égard pour la famille de sa rivale (il expliquera juste après le débat ne pas avoir voulu parler des frasques sexuelles de Bill Clinton par respect pour Chelsea).

Enfin, ultime question de la soirée : « accepterez-vous le verdict des urnes ? ». La réponse des candidats est à l’aune de leurs prestations respectives au cours du débat : Clinton donne une réponse claire et sans faux-fuyant (« I support our democracy. And sometimes you win. Sometimes you lose. But I certainly will support the outcome of this election »), tandis que Donald Trump une fois de plus se lance dans une tirade peu claire où il semble évoquer une conspiration (il utilise le mot « corruption », mais la phrase complète est confuse et il est difficile de comprendre à quoi il fait vraiment allusion), avant de conclure par : « If she wins, I will absolutely support her ».

 

Piques et attaques au cours de la première partie du débat

 

Les piques de Clinton

  • « Donald est très chanceux, son père lui a prêté $14m pour démarrer dans la vie » (réponse : « mon père m’a accordé un tout petit prêt en 1975 et je l’ai transformé en milliards de dollars »)
  • Sur la crise de 2008 : « Donald a dit : j’espère que le marché immobilier va s’écrouler pour que je puisse faire de bonnes affaires » (réponse : « Cela s’appelle faire du business »)
  • « Donald pense que le changement climatique est un mensonge perpétré par la Chine » (réponse : « Je n’ai pas dit ça, je n’ai pas dit ça, je n’ai pas dit ça »)

Les attaques de Clinton sur le programme de Trump

  • « Les plans de Trump contre le libre-échange coûteront des millions d’emplois »
  • « Son projet fiscal créera un endettement massif du pays et profitera avant tout au Top 1% du pays, dont lui-même ».
  • Sur le même sujet, elle évoque plus tard dans le programme de son rival une niche fiscale appelée « niche fiscale Trump », censée favoriser ses propres affaires (réponse de Trump : « Qui l’a appelée comme ça ? Qui l’a appelée comme ça ? »)

Les attaques de Trump

  • Clinton est là depuis trente ans et elle n’a rien fait (réponse : « j’ai fait énormément, dont ceci et ceci et cela »)
  • « Notre politique énergétique est un désastre » (la réponse se fera de manière indirecte, Clinton exposant son plan en termes de politique énergétique)
  • « Votre mari a approuvé NAFTA et cela a été un désastre » (réponse : « Non », et Clinton cite divers résultats positifs qu’elle estime dus à ce traité)
  • « You have no plan » (réponse : « en fait, j’ai écrit un livre à ce sujet (…) Vous pouvez l’acheter dans une librairie »)
  • « Vous allez augmenter les impôts de façon gigantesque » (réponse : « je m’attendais à ces attaques. Allez voir sur mon site web, tout y détaillé et vérifié, mon projet n’ajoutera rien à la dette, le vôtre l’accroîtra de cinq billions de dollars »)
  • « (..) Mais nous n’avons pas de leadership. Et sincèrement, ce problème démarre avec Hillary Clinton » (réponse : « je sens que, d’ici à la fin de la soirée, je vais être blâmée pour tout ce qui est arrivé » ; Trump : « Et pourquoi pas ? » ; Clinton : « Ah ben oui, pourquoi pas ? »)
  • « Je publierai mes déclarations fiscales si elle publie ses emails » (réponse : cf. supra)

 

 

Le résumé du débat en vidéo

 

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