Marine Le PenQuelle va être l’attitude de Marine Le Pen ? Au moment où s’ouvre le débat de l’entre-deux-tours, telle est la question qui se pose avec acuité. Depuis une semaine en effet, la candidate Front national est sur une dynamique positive, meilleure en tout cas que celle de son rival, que plusieurs sondages annoncent désormais sous la barre des 60%. En soi, à quatre jours du scrutin, l’écart entre les deux prétendants reste suffisamment grand que pour continuer à exclure toute possibilité d’une victoire de Le Pen. N’empêche, pour Macron, cette situation fait mauvais genre, et une élection avec moins de 60% des suffrages contre une adversaire d’extrême-droite, si elle n’enlèverait rien à la légitimité de son succès, serait non seulement peu reluisante, mais aussi révélatrice de la cassure profonde et surtout grandissante entre les Français.

Bref, Le Pen est dans la position de l’outsider qui a le vent en poupe, et donc celle qui a le plus à gagner du traditionnel débat, lequel lui offre une occasion unique de convaincre encore davantage d’électeurs de se tourner vers elle au détriment d’un Macron qui peine à vraiment rassembler et refuse toute concession à son programme, notamment en matière de réforme de droit du travail, un sujet sur lequel Jean-Luc Mélenchon l’a interpellé en lui demandant de « faire un geste », ce que le leader d’En Marche a déclaré ne pas avoir l’intention de faire, entre autres par respect pour ses électeurs du premier tour. Dès lors, la question de l’attitude de Le Pen au cours du débat devient centrale. Quelle va-t-elle être ? Comment compte-t-elle accentuer sa dynamique et entretenir son rêve fou qui la verrait dépasser les 45%, voire, veut-elle croire, plus encore ? La réponse ne tarde pas à venir. Et elle est brutale. Première à ouvrir les échanges, Le Pen y va franco et agresse Macron pour le pousser à la faute. Problème : TOUT son débat sera du même bois. Peut-on d’ailleurs réellement parler de débat ? En agissant comme elle a agi, Marine Le Pen a donné raison à ceux qui répétaient : « On ne débat pas avec le FN ».

Une telle position paraissait pourtant intenable : comment refuser de débattre avec un parti pesant, selon les élections, 20% à 25% des votants ? D’ailleurs, contrairement à 2002, lorsque Jacques Chirac avait rejeté tout débat avec Jean-Marie Le Pen, cette année, l’idée même qu’un tel événement n’ait pas lieu n’effleura l’esprit que de peu de gens. Pour Marine Le Pen, cette situation était à elle seule la preuve de la dédiabolisation au moins partielle du FN à laquelle elle œuvre depuis qu’elle en a pris la présidence, ainsi que de sa propre crédibilité à elle. Une crédibilité durement acquise et qui, au terme de cette soirée, a volé en éclats.

Le Pen et Macron lors du débat de l'entre-deux-tours

 

Agressivité permanente, coups bas portés sans subtilité, invectives, mensonges, outrances, erreurs : Marine Le Pen a imposé un climat délétère aux échanges et contribué à toujours davantage les tirer vers le bas. Quant à son discours, il a consisté pratiquement sans cesse à attaquer Macron et dénoncer son programme, sans quasi jamais parler du sien, ce que son adversaire ne manqua pas de souligner à plusieurs reprises. Pas de discussion, pas de dialogue, pas de confrontations d’idées : ce n’est pas un débat qui a eu lieu, mais un combat de boxe et c’est uniquement la faute de Marine Le Pen, qui n’a jamais « varié son jeu », n’a pas voulu se montrer constructive, n’a pas voulu se montrer présidentielle, bref n’a pas voulu « débattre », ou alors seulement de la manière la plus négative qui soit.

Pourquoi un tel comportement ? Pour tenter de déstabiliser Macron et le pousser à la faute ? Certainement. Une autre raison est toutefois probable : parler le moins possible du programme du Front national, pour ne pas en exposer les lacunes béantes. Pas de chance pour Le Pen, malgré ses efforts en la matière, il est un sujet sur lequel elle n’a pas d’autre choix que de dévoiler son jeu : l’euro. Et là, c’est le naufrage, la candidate s’enferre dans des explications confuses et alambiquées sur la manière dont la sortie de la monnaie unique va s’effectuer, sur la coexistence simultanée du franc et d’une monnaie commune qui servira on ne sait pas trop à quoi (ah si : « pour les affaires entre entreprises »), sur l’existence d’un soi-disant précédent à cette situation dans les années 1980 et 1990 eu Europe même (en fait, une référence à l’ECU, qui n’avait pas vraiment la fonction que lui attribue Marine Le Pen). Bref, de cette tirade ne ressort vraiment qu’une seule chose, une chose que les conditions dans lesquelles l’accord avec Nicolas Dupont-Aignan a été conclu la semaine passée avait déjà amplement laissé transparaître, et qui cette fois ne laisse absolument plus de place au doute : le FN n’a aucun plan sérieux pour mener à bien la mesure aux conséquences les plus importantes de son programme …

 

Emmanuel Macron 2016Pendant les cinq à six minutes que dure l’intervention de Le Pen sur ce sujet, Macron se tait. Surtout ne pas l’interrompre, ne pas lui offrir la possibilité de sortir du bourbier où elle est en train de s’enliser, la laisser parler, la laisser se fourvoyer. A ce moment-là, c’est tout ce que Macron a à faire et il le fait bien. Puis, quand lui revient la parole, il peut y aller et démonter tout ce que la candidate FN vient d’énoncer. Plus généralement, Macron se sera surtout évertué à ne pas tomber dans les chausse-trapes semées par sa rivale, ainsi qu’à ne pas répondre systématiquement ni trop souvent à ses attaques et provocations. L’exercice n’était pas facile, et le risque de dérapage induit par la tension et l’animosité de Le Pen était réel, le candidat d’En Marche paraissant d’ailleurs plusieurs fois agacé par la tournure que prenaient les échanges. Néanmoins il conserva son calme en toute circonstance, éleva occasionnellement la voix pour montrer à son adversaire qu’il ne laisserait pas tout passer, et la rabroua avec ironie à l’une ou l’autre occasion. Pour le reste, sans être exceptionnel (mais qui l’aurait été dans un tel contexte), il cultiva son image d’homme digne, responsable et posé, qui maîtrise sur le bout des doigts ses dossiers et défend une approche pragmatique, raisonnable et sensée des problèmes qui frappent le pays. Au bout du compte, il peut être satisfait, sa prestation a été solide et il a assuré l’essentiel. Certes, le passé a démontré qu’il fallait éviter de tirer des conclusions définitives à partir des débats. Néanmoins, le sentiment est que Marine Le Pen a perdu son pari et risque de payer un lourd tribut à cette soirée ratée, ce que semblent confirmer les sondages paraissant dans les jours qui suivent, avec des courbes qui s’inversent et un rapport de force s’établissant désormais aux alentours de 63-37.

Bref, à la veille du scrutin, le pronostic qui prévaut est celui d’une victoire nette de Macron et d’une Le Pen échouant à percer comme elle et son camp l’espéraient. Reste une question : quid de l’abstention ? Elle sera assurément un indicateur fortement suivi dimanche.

Les journalistes Christophe Jakubyszyn et Nathalie Saint-Cricq lors du débat de l'entre-deux-tours

Les modérateurs du débat, Christophe Jakubyszyn (TF1) et Nathalie Saint-Criq (France), n’eurent pas un rôle facile et durent bien souvent se contenter d’assister, impuissants, à un spectacle qui ressembla parfois à un pugilat.

 

Le reste de la semaine

 

  • Audience du débat : 16,4 millions de spectateurs, moins que Royal-Sarkozy en 2007 (20,4 millions) et Hollande-Sarkozy en 2012 (17,2 millions).

 

  • Jean-Louis Borloo annonce dimanche 30 avril qu’il votera Macron et qu’il lui offre ses services dans le cadre d’un « plan de redressement et d’urgence ».

 

  • L’absence d’unité républicaine se manifeste lors des traditionnels défilés syndicaux parisiens du 1er mai. Contrairement à 2002, pas de cortège unique mais deux événements différenciés, d’une part avec la CFDT (qui avait soutenu l’adoption de la loi Travail en 2016) et l’UNSA qui embrassent la candidature de Macron, et d’autre part la CGT, FO, FSU et Solidaires qui, si elles appellent à faire barrage à Marine Le Pen, n’en sont pas moins très critiques vis-à-vis de son adversaire. A noter que, ce second défilé est émaillé par des heurts violents provoqués par des activistes divers. Six policiers ont été blessés.

 

  • Lundi 1er mai encore : les candidats tiennent leur principal meeting d’entre-deux tours, Porte de la Villette pour Macron, à Villepinte pour Le Pen. Au cours de cet événement, la candidate FN se fait remarquer par ses appels du pied aux électeurs de Mélenchon, mais aussi en reprenant quasi mot-à-mot des extraits d’un discours prononcé par François Fillon deux semaines auparavant. Plagiat éhonté réalisé par une « plume » de la candidate ? « Pas du tout », rétorquent ses lieutenants, qui expliquent qu’il s’agit d’un « clin d’œil assumé ».

 

  • Mardi 2 mai : France insoumise dévoile les résultats de la consultation interne menée auprès de ses partisans en vue du second tour. Sur 243 000 participants, 65% veulent voter blanc ou s’abstenir (36% pour le premier scénario, 29% pour le second), les 35% restant voulant voter Macron. Pour rappel : l’option « voter Marine Le Pen » ne figurait pas parmi les choix offerts aux Insoumis. Aussitôt, les critiques reprennent de plus belle contre Mélenchon et son attitude jugée irresponsable. De leurs côtés, les dirigeants de FI rejette la faute sur Macron, à qui ils reprochent de vouloir un vote d’adhésion et de ne pas faire de gestes à l’égard des Insoumis.

 

 

  • L’accord conclu par Dupont-Aignan avec Le Pen ne passe pas au sein du parti Debout la France : après Dominique Jamet, c’est au tour d’une autre vice-présidente de DLF (Anne Boissel) de démissionner. Ces défections sont loin d’être les seules, et des rassemblements de citoyens hostiles à la décision de Dupont-Aignan ont lieu dans la ville de Yerres dont il est maire.

 

  • Mercredi 3 mai, le député européen polonais Tadeusz Zwiefka est désigné pour examiner la demande d’immunité parlementaire de Marine Le Pen dans le cadre de l’affaire des emplois fictifs présumés du FN au Parlement européen.

 

  • Vendredi 5 mai, au cours d’une visite-surprise à la cathédrale de Reims en compagnie de Dupont-Aignan, Marine Le Pen est chahutée par des opposants qui la huent et lui lancent des projectiles.

 

  • Vendredi 5 mai encore, ultime coup de théâtre avant le second tour : alors que la campagne allait officiellement prendre fin dans une poignée d’heures, un MacronLeaks déboule sur scène. Des milliers de documents piratés il y a plusieurs semaines sur les boîtes mails de membres d’En Marche sont diffusés massivement sur le site internet du Pastebin. En Marche dénonce cet acte, clame que les documents dérobés rien de problématique, mais ajoute aussi que des faux y ont été intégrés. La confusion s’installe et aussitôt revient en mémoire la récente présidentielle américaine que plusieurs affaires de piratage ont perturbé. Face à cette situation, les médias classiques adoptent généralement une attitude prudente, tel Le Monde qui déclare qu’il ne publiera rien de ces documents avant le second tour, d’une part parce que le volume d’informations concerné ne peut être correctement analysé en si peu de temps, et d’autre part parce que le modus operandi adopté par les hackers (juste avant la vote, au moment où s’arrête la campagne et que les candidats ne peuvent plus parler) dénote une volonté « manifeste de nuire à la sincérité du scrutin ».

 

 

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