12 novembre 2016 – Quels thèmes, quels faits de campagne ont le plus influencé le résultat du vote, et quels sont ceux qui n’ont pas eu l’impact attendu ? Éléments de réponse ici.

 

Les thèmes-clefs

 

Le déclassement économique (ou la peur de celui-ci) — « Make America Great Again », le retour au protectionnisme économique, la dénonciation des accords de libre-échange, le rapatriement des emplois …. Ces thèmes étaient au coeur du message de Donald Trump et ils ont porté au sein des classes moyennes et populaires des États de la Rust Belt, lesquels ont été décisifs dans le dénouement de l’élection. Si les démocrates demeurent majoritaires dans les segments de la population concernés par cette thématique, leur pénétration y est bien moindre qu’il y a quatre ans, et c’est cette dynamique-là qui a le plus fait basculer l’élection. Clairement, la délocalisation des usines, la peur du chômage et le sentiment d’abandon par des politiciens embrassant la mondialisation et les nouvelles technologies tueuses d’emplois ont prévalu sur la plupart des autres considérations.

 

La question de l‘immigration a également joué un rôle important dans le résultat final, bien qu’il soit délicat de l’illustrer précisément. Cette problématique est en effet multiple, avec d’une part la controverse sur le recours par certaines entreprises à des immigrés clandestins comme main-d’œuvre bon marché, et d’autre part celle sur l’immigration musulmane, accusée d’être porteuse de terrorisme. Plus globalement, la question de l’immigration se combine avec la crainte d’une autre forme de déclassement, celui socio-culturel ressenti par la population blanche, dont une partie estime que l’évolution de la société américaine se fait à ses dépens, avec des minorités noire et hispanique privilégiées qui reçoivent des passe-droits refusés aux Blancs, lesquels se considèrent comme désavantagés, voire délaissés (une statistique qui a fait beaucoup parler ces derniers mois est celle indiquant une diminution de l’espérance de vie parmi les membres de la classe populaire blanche du pays). Ce thème était l’autre grand message de Trump, un message (bien qu’il s’en défende) à caractère raciste, anti-politiquement correct, et qui s’est révélé particulièrement porteur auprès de ceux qui considèrent ce genre de discours comme étant du « parler vrai ».

 

Corollaire des deux sujets précédents : le rejet des élites, perçues par une part grandissante de la population comme au mieux incapables de résoudre ses problèmes, au pire les accentuant de par leur corruption et leur collusion avec Wall Street. Dès le premier jour des primaire, les thèmes outsiders vs. establishment et rapports avec le monde de l’argent ont pesé sur la campagne, tant chez les républicains que chez les démocrates (voir ici). Dans ce contexte, l’affairisme de Clinton, son image de politicienne professionnelle (avec tout ce que ces mots peuvent sous-entendre de négatif) et ses trente ans de vie politique ont pesé bien davantage que la myriade de scandales ayant concerné Donald Trump, ceux-ci ayant finalement peu rebuté l’électorat du républicain, alors que l’affaire des emails et les révélations sur les magouilles du DNC en sa faveur ont dégradé la réputation déjà mitigée de Clinton. Semblablement, la candidate a aussi été frappée par un rejet des politiques économiques menées par les démocrates depuis les années 1990, à commencer par celles de son mari, lequel avait institué avec ardeur le si décrié traité NAFTA. Plus généralement, c’est aussi la notion évoquée précédemment « d’abandon » des classes moyennes et populaires qui a joué, la mise en avant de l’œuvre de Barack Obama (dont Clinton se posait en grande continuatrice) n’ayant pas suffi à enrayer ce phénomène, peut-être parce que l’une des mesures les plus symboliques du président sortant (l’Obamacare) s’est traduite par une mise en place difficile et coûteuse pour la classe moyenne.

 

A ce stade, un rappel s’impose néanmoins : les mouvements électoraux provoqués par les thèmes décrits ci-dessus ont certes contribué à faire basculer l’élection, mais ils n’ont pas été des lames de fonds gigantesques entraînant tout sur leur passage. Donald Trump a gagné le scrutin de manière incontestable suivant les règles en vigueur, mais sa victoire n’est pas un raz-de-marée, tous les Américains blancs n’ont pas été convaincus par ses constats ni par les accents racistes de son discours, les classes moyennes et populaires n’ont pas intégralement (ni même majoritairement) délaissé les démocrates pour les républicains, et, bien que sa défaite soit humiliante, Clinton n’a pas été balayée (elle est en tête au vote populaire). En résumé, les thèmes soulignés ici ont permis aux lignes de bouger juste ce qu’il fallait pour que Trump l’emporte, mais le résultat du vote est loin d’être un plébiscite en sa faveur. En vérité, le pays apparaît surtout plus que jamais fracturé entre deux camps de plus en plus difficiles à réconcilier.

 

 

Impact des autres thèmes et faits de campagne

 

L’impopularité des candidats — C’est un commentaire qui a été fréquemment répété, l’élection de 2016 mettait aux prises deux adversaires non seulement clivants, mais aussi peu populaires, y compris au sein de leur propre camp, au point qu’est souvent revenue l’affirmation selon laquelle n’importe quel autre candidat démocrate n’aurait fait qu’une bouchée de Trump, et inversement pour ce qui est de Clinton et des républicains. Une telle supposition est évidemment gratuite et ne pourra jamais être vérifiée, néanmoins elle résonne dans le camp démocrate, où Clinton, plombée tant par sa réputation que par son comportement et ses ambiguïtés, aura décidément été incapable de susciter une vague suffisante de sympathie lui permettant de distancer pour de bon son rival.

 

Vu la situation actuelle à la Cour suprême (égalité entre progressistes et conservateurs, avec un poste vacant à pourvoir), l’identité du nouveau président s’annonce clef pour l’évolution à court et moyen terme des droits concernant l’avortement, le port d’armes et la communauté LGBT. En pratique, ces enjeux ont visiblement pesé moins lourds côté démocrates par rapport aux enjeux économiques. Côté républicain, ils ont en revanche pu jouer en sens inverse, à savoir une mobilisation accrue autour d’un candidat contesté pour malgré tout défendre les points de vue conservateurs et ne pas laisser aux démocrates la possibilité d’aller plus loin que les avancées existantes, voire essayer de revenir sur certaines d’entre elles (notamment l’avortement). Un tel phénomène pourrait ainsi (avec d’autres facteurs) avoir joué un rôle dans les victoires de Trump en Floride et Caroline du Nord.

 

Ils ont beaucoup fait parler d’eux et rarement en bien : les médias — Le sujet est long à explorer, contentons-nous d’en résumer les grandes lignes. D’une part : les médias télévisés et journalistiques classiques, les grandes chaînes tels NBC, ABC ou CNN, et les organes de presse comme le New York Times, le Washington Post et tant d’autres. Avec une quasi unanimité, ces médias (dits mainstream, c.-à-d. représentant les moyens d’information les plus connus, les plus dominants, les plus prescripteurs) ont pris parti pour Hillary Clinton et se sont évertués à dénoncer les outrances de Trump ainsi qu’à critiquer son programme. Au vu du résultat final, c’est peu dire que leur impact n’a pas été décisif, ou alors peut-être l’a-t-il été à rebours de ce qu’ils avaient escompté, une partie grandissante des électeurs considérant leur parole comme le porte-voix des élites qu’ils rejettent. Cette tendance n’est pas neuve, mais elle s’est exacerbée au cours de la campagne, par Trump qui n’a cessé de parler d’un système pourri et de médias aux services de ses ennemis, mais également par les autres candidats républicains (cf. notamment leur quatrième débat). La perte de crédibilité des médias traditionnels a été flagrante, le sentiment de plus en plus exprimé étant celui d’organes favorisant non pas un seul et unique camp, mais plutôt une seule et unique vision de la société, sans laisser de possibilité à d’autres points de vue de s’exprimer (ou alors pour mieux les ridiculiser), notamment concernant la mondialisation.

Ce ressenti est-il fondé ? La connivence et le parti-pris de certains médias classiques semblent difficiles à nier, de même que la ligne éditoriale économiquement libérale de plusieurs journaux influents. D’un autre côté, n’en retenir que cet aspect serait un peu vite oublié que Donald Trump doit une bonne de son succès à ces mêmes médias. En parlant constamment de lui (certes souvent en mal), en relayant sans discontinuer ses moindres faits et gestes et en montant en épingle les moindres polémiques à son sujet (voire en hystérisant), ces médias ont offert à Trump une visibilité exceptionnelle, bien plus que n’importe quelle campagne de publicité aurait pu lui apporter. La force de frappe médiatique du milliardaire a été l’un de ses principaux atouts, sans doute celui dont il s’est le plus servi, et, de ce point de vue-là, les médias traditionnels l’ont – à leur corps défendant – très bien servi.

Autre aide médiatique précieuse (et, contrairement à la précédente, volontaire) reçue par Trump : celle des sites internet apparentés à l’Alt Right. En point de mire : Breitbart News, un site d’informations qui milita activement en faveur du milliardaire. Avec d’autres blogs et activistes très présents sur le net, Breitbart News (dont le responsable Stephen Bannon rejoindra l’équipe de Trump au mois d’août 2016) a inondé la Toile d’articles et commentaires vantant et défendant les idées du milliardaire, quitte à (comme Trump lui-même) régulièrement verser dans la désinformation, voire le mensonge. Cet activisme forcené a clairement eu des effets sur les électeurs, mais a-t-il autant influencé la campagne que certains l’affirment ? Ce qui est certain en tout cas, c’est qu’il a mis sur le devant de la scène un reproche adressé de manière virulente aux réseaux sociaux après le résultat de l’élection : celui de rétrécir l’horizon de leurs usagers. En point de mire : Facebook et Google, accusés, via leurs algorithmes, de ne proposer à leurs utilisateurs que du contenu conforme à leurs idées et ainsi les maintenir dans un vase quasi clos, sans exposition à d’autres avis, à d’autres modes de pensées, bref de créer un effet « bulle », qui isole du reste du monde et empêche de prendre conscience des situations vécues par d’autres personnes ou des contre-arguments à ses idées. Ce phénomène n’a pas été spécifique à un camp en particulier mais a valu tant pour les républicains que pour les démocrates, comme le montrent les témoignages de progressistes sidérés que tant de gens aient voté Trump alors que, disent-ils, ils ne connaissaient personne ayant eu l’intention de le faire. Pourquoi cet écart avec la réalité ? Simplement parce qu’un entourage se façonne naturellement sur base d’affinités tendant à minimiser (voire exclure) les opinions contraires. Et donc : vase-clos, un vase-clos que reproduisent et renforcent les algorithmes des réseaux sociaux, mais dont l’origine tient surtout aux individus, à la manière dont ils s’informent, à la façon dont ils appréhendent les informations qu’ils reçoivent, et à la capacité qu’ils ont de confronter leurs opinions à d’autres points de vue.

Parmi les nombreux autres sujets concernant les médias (les sondages, leur influence, leur faillite ; la post-vérité ; …), arrêtons-nous pour finir sur une nouveauté de cette campagne : l’importance prise par Twitter, lequel aura été le moyen de communication favori de Donald Trump. Un moyen de communication dont il a usé et abusé de manière décomplexée, et qui aurait pu/dû le faire perdre, mais qui, au bout du compte, aura été l’un de ses meilleurs alliés.

 

Le vote hispanique — Il y a un an, celui-ci était présenté comme l’écueil immanquable sur lequel les ambitions de Trump finiraient par se briser, ses déclarations-chocs contre les migrants illégaux étant supposées lui aliéner de manière rédhibitoire le suffrage de cette minorité considérée comme clef (cf. notamment la fin de l’article Sur la ligne de départ). En pratique, il n’en a rien été. Pourquoi ? D’abord parce que la participation de la communauté hispanique à l’élection présidentielle reste faible comparée à celle des Blancs, voire des Afro-Américains. Ensuite, parce que, même au sein de la population hispanique qui s’est déplacée, aucun mouvement massif en défaveur des républicains n’a été observé, la proportion de ces électeurs votant pour le GOP restant comparable à celle observée en 2012 (27% il y a quatre ans, 29% en 2016). Bref, le vote hispanique n’a pas fui Trump, l’anticipation d’un effet-repoussoir par solidarité avec les clandestins n’a pas eu lieu, l’aspect « valeurs » et « défense des intérêts de classe » ont semble-t-il prévalu. Autre facteur à peut-être prendre en compte : le rapprochement avec Cuba opéré par l’administration Obama, lequel a pu irriter les exilés cubains de Floride.

 

Le vote afro-américain allait-il se mobiliser autant que lors des années Obama et rester massivement acquis aux démocrates ? Sur le plan national, les sondages indiquent une légère érosion de la participation de cette communauté au scrutin, de même que de son soutien aux démocrates. Bref, pas d’évolution vraiment spectaculaire … mais peut-être une tendance suffisante pour faire basculer certains États qui se sont joués à peu de choses, notamment dans la Rust Belt. La marge d’erreur des sondages ne permet pas d’être catégorique, tout juste donnent-ils l’impression que la Pennsylvanie et peut-être le Wisconsin auraient pu livrer d’autres verdicts si le vote afro-américain y avait été exactement le même qu’en 2012.

 

Les débats — Là, pour le coup, le jugement est sans appel, ils n’ont servi à rien. Trump eut beau y être mauvais et donner une image très faible de son aptitude à présider, rien n’y a fait. Ce constat rejoint celui tiré depuis longtemps par nombre d’observateurs, à savoir que les débats n’ont qu’une influence marginale dans le choix d’un candidat. « Sauf circonstances exceptionnelles » était-il généralement précisé, pour rappeler qu’une bourde magistrale ou un fait saillant pouvait toujours modifier la donne. Mais cette année, même ce bémol semble avoir été sans objet (difficile en effet au vu de son déroulé de prétendre que le deuxième débat n’a pas été « exceptionnel ». Et pourtant …)

 

Les scandales et polémiques ayant frappé Donald Trump (en particulier ses propos sur les femmes, ses déclarations fiscales et ses rapports avec Poutine et la Russie) — Pour beaucoup (y compris au sein des républicains), ces affaires auraient dû disqualifier Trump. En pratique, il n’en a rien été, que ce soit parce que ses électeurs les ont considérées comme trouvant leur origine dans un complot démocrate, ou parce qu’elles ont été jugées secondaires par rapport à d’autres enjeux. Certainement une partie de ceux qui ont porté leurs suffrages sur le milliardaire ont-ils été choqués par ces révélations, mais, en pratique, cela n’a pas suffi à les dissuader de le soutenir.

 

Une femme présidente — Cette symbolique n’a pas spécialement porté Clinton, celle-ci la mettant d’ailleurs de moins en moins en avant au fil de la campagne, sans doute consciente que la portée de cette « première » relevait de l’anecdotique par rapport aux autres sujets de campagne, et surtout en comparaison avec le précédent qu’avait constitué l’accession d’un Afro-Américain à la Maison Blanche en 2008. Peut-être la banalisation de cette possibilité tint-elle également à la personnalité de la candidate, son impopularité empêchant sans doute la création d’une vague d’enthousiasme au sein de l’électorat féminin, lequel a voté de manière classique comparativement à 2008 et 2012. A contrario, la nature de femme d’Hillary Clinton a-t-elle pu jouer en sa défaveur ? Une réponse claire à cette question est délicate à fournir, même si le sentiment demeure d’avoir assisté une montée en puissance des commentaires misogynes opposés à l’idée qu’une femme puisse gouverner le pays. A nouveau, le débat est difficile à trancher, et l’impact de ce genre de ressenti impossible à quantifier.

 

L’annonce deux semaines avant le scrutin de la hausse en 2017 des primes d’assurances liées à l’Obamacare a coïncidé avec un (timide) début de remontée des sondages de Trump. Un lien de cause à effet ? Une semaine plus tard, c’est un fait d’une toute autre ampleur qui va accélérer le resserrement des courbes : la révélation par le directeur de FBI James Comey d’un énième rebondissement dans l’affaire des emails de Clinton. Avant cet événement-surprise et malgré la (légère) embellie sondagière de Trump liée à l’Obamacare, l’écart creusé par la démocrate semblait irrémédiable et les discussions portaient surtout sur l’ampleur de son succès. Après la sortie de Comey et l’incertitude qui en a découlé, le combat a changé d’âme et l’espoir de camp. De là à affirmer que ce rebondissement a tout fait basculé ? Peut-être. Peut-être en effet a-t-il agi comme un catalyseur qui a accentué la mobilisation des républicains qui ont pu se dire que l’élection n’était pas forcément perdue. Peut-être aussi a-t-il été la goutte de trop pour des électeurs démocrates potentiels qui, excédés par les effluves permanentes de magouilles flottant autour de Clinton (cf. non seulement l’interminable saga des emails, mais aussi le travail de sape entrepris par WikiLeaks), ont pu finalement choisir de ne pas voter pour elle. Cette tendance a-t-elle été massive ou marginale ? En tout cas, depuis le 8 novembre, cette question hante les esprits démocrates.

 

L’organisation des campagnes — La faiblesse des équipes de terrain de Trump (c.-à-d. les équipes en charge de mener la campagne au plus près des électeurs, de les démarcher, de les relancer, de s’assurer qu’ils iront bien voter, etc.) avait été particulièrement critiquée en comparaison à la machine de guerre mise sur pied par sa rivale et à tout l’arsenal technologique dont elle s’était équipée (notamment des logiciels Big Data supposés lui fournir des analyses d’une qualité exceptionnelle pour lui permettre de cibler au mieux les quartiers que ses équipes devaient prospecter). Pour ce qui concerne ce dernier point, l’efficacité algorithmique ne semble pas toujours avoir été au rendez-vous, en particulier dans la Rust Belt. Pour ce qui est du premier (la couverture des territoires), ici aussi, les résultats sont venus démentir les jugements initiaux, notamment en Floride, où la mise en place des troupes de Trump a été jugée laborieuse par rapport au déploiement de celles de Clinton. Comment le milliardaire a-t-il dès lors réussi à l’emporter ? Une partie de la réponse tient en un nom : Reince Priebus. Alors que le GOP se déchirait au sujet de Trump, le président du RNC s’est en effet investi avec détermination et pugnacité en faveur du magnat de l’immobilier, y compris lors des pires moments de la campagne, mettant tout son poids et toute son influence à son service, avec pour conséquence l’assurance que les structures du parti ne le lâcheraient pas et militeraient loyalement et ardemment en sa faveur. Cette énergie unificatrice a certainement beaucoup joué dans la forte mobilisation de l’électorat républicain et, lors de son discours de victoire, Trump a bien insisté pour saluer le travail accompli par Priebus, soulignant ainsi l’importance que celui-ci a eu dans sa victoire.

 

Parmi les autres raisons expliquant pourquoi, malgré des équipes de terrain réduites, Trump a réussi à s’imposer, figurent également sa puissance médiatique (cf. supra) et son phénoménal enchaînement de meetings. C’est peu dire en effet que Trump n’a pas ménagé sa peine et qu’il s’est démené pour aller la rencontre des foules et galvaniser l’électorat. Si de son côté Clinton a elle aussi mouillé la chemise et a pu en outre compter sur des soutiens de poids qui ont fait campagne en son nom (le couple Obama, Biden, Sanders, voire son colistier Tim Kaine, alors que Trump, lui, était quasiment seul, à un Mike Pence près), sa cadence de meetings a toutefois été moindre que celle de son rival, en partie parce que sa pneumonie l’a contrainte à suspendre ses activités pendant quelques jours en septembre, mais aussi parce que, à trois reprises, elle a cessé ses déplacements pour se concentrer sur la préparation des débats. Au vu du déroulé desdits débats et de leurs audiences, le choix de Clinton était alors apparu pertinent, mais, avec le recul, il peut poser question, sans toutefois aller jusqu’à en faire un élément déterminant du verdict. La frénésie de meetings de Trump lors du sprint final (cinq lors de l’ultime journée précédant le scrutin, contre trois à Clinton) a en revanche pu peser davantage pour arracher le suffrage d’une partie des derniers indécis.

 

Le vote anticipé massif observé cette année avait été annoncé comme potentiellement favorable à Clinton, d’une part parce que semblant indiqué une bonne mobilisation des troupes démocrates (notamment en Floride), et d’autre part parce que ayant lieu avant que le rebondissement dans l’affaire des emails n’ait lieu. En pratique, les résultats n’ont pas confirmé cet avantage présumé.

 

Le choix des colistiers – Côté républicain, Pence a apporté des gages à l’électorat le plus conservateur et a pu en rassurer beaucoup sur les orientations qui seraient prises en matière d’avortement ou droits des gays en cas de victoire du Trump. Bref, Pense n’a clairement pas affaibli le milliardaire et a peut-être eu un impact positif. Pour Kaine en revanche, le débat paraît plus incertain. En choisissant comme colistier un centriste tendance conservatrice sur les questions sociales (avortement, droits des LGBT), Clinton espérait attirer à elle une partie des électeurs tentés par le vote républicain mais que la personnalité de Trump pouvait effrayer. Le calcul n’était pas dénué de sens, mais est passé à côté d’un paramètre beaucoup plus important : le ralliement considéré comme acquis des troupes ayant voté Sanders. Au moment de choisir Kaine, Clinton a sous-estimé le désamour de ceux voulant un parti démocrate ancré davantage à gauche et, au lieu de former un ticket avec une figure qui aurait donné des gages forts en matière socio-économique (Elizabeth Warren ?), elle a préféré tenter de braconner sur les terres républicaines. Conséquence : une fuite de voix vers les candidats Third Party voire vers Trump himself, et des défaites fatales dans la Rust Belt, dont le Michigan et le Wisconsin, que Clinton avait perdu face à Sanders lors des primaires, cela déjà à la surprise générale.

 

Mais faire de Kaine le bouc-émissaire de la défaite serait réducteur. D’abord parce que l’impact des colistiers est marginal. Ensuite, parce que son choix est avant tout une parmi les erreurs de campagne de Clinton. En ne parvenant pas à gagner suffisamment à elle le vote Sanders, en ne prenant pas la mesure du désenchantement des classes populaires (ou, si elle l’avait fait, en ne parvenant pas à s’adapter pour y répondre), elle a perdu là où elle n’aurait jamais dû perdre. De peu (qui plus est en gagnant largement le vote populaire), mais assez pour voir la Maison Blanche s’envoler.

 

Si l’incapacité à éteindre les incendies provoqués par l’affaire des emails et les révélations de WikiLeaks lui aura assurément été préjudiciable, ses convictions sont aussi en cause. Ses convictions, ou plutôt leur géométrie variable, Clinton ayant (tout au long de sa carrière) donné l’impression de varier suivant le vent, de suivre les tendances plutôt que de les imposer, de les récupérer plutôt que de les devancer. Et donc, en se mettant en mode suiveuse, en menant une campagne avec peu de prise de risques, le danger était de ne pas électriser assez les foules, de ne pas les faire assez adhérer à son projet. Ce qui est arrivé. Et s’il s’en est fallu de peu pour que ce manque ne soit pas dommageable, au bout du compte, tel a bel et bien été le cas.

 

Bref, la défaite de Clinton est une défaite personnelle. Mais elle n’exonérera pas le parti démocrate de son examen de conscience, notamment sur les orientations politiques prises depuis trente ans, ainsi que sur un fonctionnement interne qui a permis à la candidate déchue d’en prendre le contrôle et d’outrageusement favoriser sa cause.

 

Les autres analyses du scrutin :  1. Les dynamiques qui ont fait basculer l’élection  –  3. Le détail des résultats  –  4. Cinq États-clefs décortiqués

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